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Femmes de Sumatra : rencontre avec le féminin sacré

Lors de mon deuxième passage à Sumatra, cette grande île indonésienne située au sud de la péninsule Malaise dont je vous ai déjà tant parlé, et où la Inka Tribe va se poursuivre l’année prochaine, j’ai vécu « à la locale » dans une famille qui m’a accueillie et traitée comme si j’étais leur propre fille. Côtoyer les femmes de cette maison, mais aussi les autres femmes que j’ai rencontrées tout au long de mon séjour, aura été une grande source d’inspiration…

L’une des expériences, ou plutôt l’une des rencontres, qui m’a le plus marquée, s’est déroulée alors que je visitais les bains sacrés de Solok. Dans ces grands bassins ouverts sur le ciel, l’eau arrive directement des montagnes… et elle est naturellement chaude. Pour rejoindre ce lieu atypique, il nous aura fallu traverser des jungles et des villages à n’en plus finir, accessibles par des routes étroites et sinueuses. Comme elles sont l’unique moyen de rejoindre l’ile de Java depuis Sumatra, de nombreux camions y circulent et, régulièrement, se retrouvent dans les fossés à cause de virages impossibles à négocier. Je dois avouer que je n’étais pas toujours très rassurée, mais j’ai décidé de faire confiance à mon ami qui n’était pas impressionné…

Après ce périple interminable, il me tardait de pouvoir enfin m’immerger dans les eaux chaudes de Solok, réputées pour leurs vertus thérapeutiques. Mais une fois que je me suis retrouvée devant l’entrée, où les hommes et les femmes prennent des chemins différents pour se baigner, mon ventre s’est étrangement serré. Je ne l’aurais jamais cru et pourtant : j’étais bien prise par cette appréhension tout à fait irrationnelle dont on fait normalement l’expérience quand on est encore enfant, avant de s’adonner à une activité nouvelle, avec des personnes et des situations qu’on ne connait pas. Les rentrées d’école, les premiers jours de piscines… Bref, vous voyez de quoi je parle : la fameuse peur de l’inconnu et des premières fois. Je me revois longer ce long couloir avant d’approcher le bassin, situé en contrebas d’immenses rochers derrière lesquels je me suis restée cachée telle l’enfant apeuré qui prenait possession de moi.

Depuis mon abri, j’entendais les femmes se baigner et parler dans leur patois local dont je ne comprenais pas un mot. Elles riaient, se racontaient des histoires, puis laissaient tantôt le silence planer autour d’elles. J’écoutais l’écho de leur petite vie depuis cette cavité qui résonnait, me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire à part me cacher comme une brebis égarée. J’étais la seule « blanche » à des kilomètres à la ronde. Et j’étais pétrifiée… Je ne savais pas où m’installer, comment procéder – sans parler du fait que j’avais oublié mon sarong (paréo local) dans mon sac à l’extérieur… Une vraie novice !

Au bout d’un certain temps, elles m’ont bien sûr aperçue. La plus âgée d’entre elles s’est alors approchée de moi et m’a demandé, en indonésien, d’où je venais et quel était mon prénom. Nous avons commencé à discuter… Sa présence était tellement réconfortante, j’avais envie de l’embrasser pour être venue à mon secours si gentiment ! Quand je lui ai dit que j’avais oublié mon sarong, elle s’est emparée d’un grand drap qu’elle a enroulé autour de moi pour que je puisse me baigner. J’avais l’impression d’être avec ma propre grand-mère.

Deux autres femmes nous ont rejoint. L’une d’entre elles avait une très forte énergie, elle parlait en faisant de grands gestes et en envoyant ses longs cheveux derrière les épaules avec beaucoup de grâce. J’étais impressionnée et fascinée par leur beauté exotique, sauvage et naturelle, que même le temps n’avait pas abimé… Quant à elles, elles ne manquaient pas une miette de ma peau blanche et de mes expressions, parfois perplexes, parfois amusées. Alors que je prenais soin de cacher ma poitrine en me déshabillant, la plus âgée m’a dit : « buka ! » qui signifie « ouvre ! », puis « ici, nous sommes toutes pareilles… ». J’ai donc « buka », puis descendu le grand escalier qui rejoignaient le bassin, où toutes les autres femmes se baignaient, lavaient leurs cheveux, gommaient leurs corps, faisaient la sieste…

L’eau était brûlante… Elles se sont alors assurées que j’y entre progressivement, et que je n’oublie pas de m’hydrater tout au long de la baignade. Là, je me suis installée seule, entre deux eaux. J’ai fermé les yeux, pris une grande inspiration, puis intérieurement posé mon intention de guérison. Je venais de me faire opérer du dos quelques mois auparavant, j’étais donc encore en pleine convalescence et mettais alors tous mes espoirs sur des opportunités comme celle-ci.

Bien sûr, de temps à autres les femmes me regardaient et faisaient un petit commentaire, ou bien me demandaient comme ça se passait, mais elles m’ont laissé tout l’espace dont j’avais besoin. Pendant un instant, j’étais tout simplement l’une d’entre elles et c’était si agréable de sentir que toutes les choses qui nous opposaient à priori avait été gommées.

En sortant, la femme aux longs cheveux est venue s’assoir à côté de moi. Et nous avons longtemps parlé… Sa force de caractère et sa douceur m’ont éblouie. Elle m’a raconté comment, quand elle était plus jeune, elle était venue à Bali et avait parcouru plusieurs autres iles indonésiennes à deux roues. C’était incroyable, aucune femme indonésienne ne fait jamais ça, encore moins à l’époque à laquelle elle l’avait fait ! Nous sommes restées ainsi assises l’une auprès de l’autre pendant de longues minutes, à nous observer, à tenter de nous faire comprendre, à rire de nos malentendus – qui n’avaient plus aucune importance, alors que nous venions de nous baigner dans le même bassin, réunies dans nos conditions originelles de femmes. Puis, elle m’a raccompagnée jusqu’à la sortie et m’a prise dans ses bras avant de me dire au revoir. J’étais triste de la quitter…

Ces quelques heures de rituel, au cours desquelles toutes ces femmes m’ont pris sous leurs ailes sans que je ne demande rien, m’accueillant comme si j’étais l’une des leurs, partageant avec moi des brides de leurs existences, me traitant comme la fille des mères qu’elles sont depuis la nuit des temps, m’ont rappelée ce qu’est et ce que doit être le féminin. Nous sommes toutes des sœurs, des mères, des filles, des louves. Ce que nous possédons n’est pas un trésor que nous devons garder à l’abri jalousement, ce sont des choses que nous devons partager, transmettre, diffuser. Tout comme les trésors que nous ne possédons pas, qui ne sont pas des choses que nous devons convoiter avec envie et frustration. Nous devons nous réjouir de la richesse de l’autre, tandis que nous offrons aussi un peu de la nôtre…

La solidarité, la sororité, la transmission initiatique. Voilà l’énergie qui va guérir notre monde.

Terima kasih untuk semua wanita suci dari Sumatra.
Merci à toutes les femmes sacrées de Sumatra.

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